Thursday, 4 October 2007
Une oeuvre de Dutilleux au théâtre des Champs-Elysées
Je suis allé entendre Mystère de l'instant de Henri Dutilleux, grâce à qui j'ai pu échanger un strapontin inconfortable contre deux sièges dans la loge d'honneur. J'en ai profité pour emmener avec moi un haut dignitaire russe, ami de la France et qui s'est révélé un connaisseur très fin. Il a été comme moi enthousiasmé par les sonorités tantôt feutrées, tantôt incisives, avec des ppp aux cordes qui n'appartiennent qu'au compositeur. La musique est bien de notre temps, mais tempérée, d'une beauté de timbres, une variété de rythmes, et un souffle mystérieux, comme un vent silencieux qui jouerait entre les portées de musiques. Une telle musique peut reconcilier avec l'art contemporain bien des amoureux inconditionnels de la musique romantique et des admirateurs de Debussy et de Ravel. Pavane pour une infante défunte de ce dernier ouvrait d'ailleurs le concert.
Je ne me souviens pas de moment plus émouvant que de voir tout un orchestre, Seigi Osawa en tête, en train d' applaudir le compositeur qui se tenait au parterre au milieux du public. Henri Dutilleux, non seulement figure parmi les compositeurs les plus illustres de notre temps, il est aussi d'une générosité, d'une modestie, d'une bienveillance pour les musiciens, que je n'ai jamais rencontrées portées à ce point. Il a la chance d'avoir le soutien de Geneviève Joy, son épouse, grande pianiste et inspiratrice, et ce couple correspond à l'idéal décrit par Marina Fédier dans son dernier billet.
La Symphonie Fantastique d'Hector Berlioz clôturait le concert, Succès assuré, salle croulant sous les applaudissements, mais à ma surprise, mon ami russe, préférait Dutilleux. Trop classique disait-il en parlant de la Fantastique. Je finis par comprendre ce qu'il entendait par là. Le chef-d-oeuvre de Berlioz est aussi génial, sinon plus, que les autres symphonies de l'époque romantique. Il l'emporte par la couleur orchestrale portée à son plus haut point de l'expression et ouvrant la voie à Wagner et à tous les musiciens contemporains. L'extraordinaire invention de mélodies et d'effets, est magnifiée par une surprise constante devant les trouvailles rythmiques et orchestrales, surprise qui ne s'émousse pas avec le temps historique ni le temps individuel. Seigi Osawa était parfaitement adapté à cette musique et les contrastes dynamiques et rythmiques correspondaient à ce que Berlioz recherchait par dessus tout : l'effet sur l'auditeur. On comprend tout cela en lisant ses mémoires, où il accumule les superlatifs pour qualifier l'impression recherchée sur le public.
D'où vient donc cette réticence de mon ami? C'est que lorsqu'on entend la valse, la marche au supplice, le sabbat des sorcières, cette musique se veut étourdissante, cruelle, effrayante, démoniaque, sulfureuse, et elle y parvient. Mais décrire la peur n'est pas avoir peur, vouloir paraître effrayant n'est pas inspirer l'effroi, sinon par jeu. Une symphonie de Malher ne joue pas elle. La neuvième symphonie et la dixième posthume, ("écrite" en partie après sa mort!).nous plongent dans un état de terreur suspendue. Une symphonie de Brahms et plus encore les premières ballades Op.10 comme les dernières pièces pour piano, ne décrivent pas le désenchantement, la trouble nostalgie, elles sont désenchantées et nostalgiques. Ces sentiments ne sont pas voulus, ni calculés. Ils impregnent l'oeuvre d'une manière organique, en osmose avec l'état d'âme du compositeur.
Je n'ose plus jouer la fugue de l'Op.106 de Beethoven, non pas parce que, comme le prétend Guy Sacre, elle n'est pas comestible (au contraire c'est une splendeur pianistique pour qui la joue convenablement), ni parce qu'elle soumet le pianiste à un supplice digital et conceptuel (Jouer les études de Chopin est bien plus éprouvant, et du point de vue conceptuel, les variations Goldberg sont insurpassables de complexité). Je joue l'adagio et je pleure l'infinie solitude de l'artiste, je ne joue pas la fugue parce qu'elle me fait peur. Presque physiquement peur. Le sentiment qui "venu du coeur va au coeur", me terrorise. Après des décennies d'approfondissement j'ai l'impression de m'enfoncer dans les entrailles de l'horreur, visions inouïes, intuition qu'il s'agit là de violer une sepulture et libérer des forces effrayantes. Oui. Je sais que tout cela est bien romantique, j'en conviens. Et après? Pour en revenir à mon propos initial, la grande musique expressive allemande va plus profond, prétend à un contact avec le sacré, l'au delà, qui est plus rare dans ma musique française.
Là tout n'est qu'ordre et beauté
Luxe, calme et volupté
Ces vers correspondent parfaitement aux fresques de Puvis de Chavannes qui décorent le théâtre, à l'Art déco, et en définitive à la musique française. Elle offre à nos oreilles éblouies, un cocktail digne des plus fines tables. Les mélanges sonores, dignes des meilleurs parfums, et des plats les plus raffinés, sont un aliment exquis pour nos oreilles, faisant vibrer de volupté nos fibres les plus sensibles. En Allemagne, RIchard Strauss poursuivait un même but, dans le Chevalier à la Rose ou Ariane à Naxos. On a pu dire à son propos "culinarisch", culinaire, dans le sens de haute gastronomie. Dans une certaine mesure la Fantastique de Berlioz, c'est aussi de la haute gastronomie musicale portée par l'étincelle du génie le plus sublime, l'innovation la plus radicale et la plus féconde. Mais qui pourrait croire au pandémonium final?
La Bibliothèque (comment s'en constituer une)
L'initiation à l'Art
L'art c'est comme le chinois, ça s'apprend. (Picasso).
Voici un aphorisme que je ne cesse de répéter, quitte à passer pour un radoteur. Il est en effet des formules lapidaires qui énoncent des évidences pour les hommes cultivés, qui n'en sont pas pour les incultes et les snobs. Ces derniers ce trouvent aux antipodes de la culture humaniste.
La pauvreté culturelle absolue
Le degré zéro est la pauvreté culturelle absolue, pour reprendre l'expression de Galbraith, où on n'a pas le bagage culturel suffisant pour se rendre compte qu'on n'en a pas du tout. On se contente de peu, et on se moque de ceux qui en sont pourvus, comme ces pauvres absolus qui sans abri, adossés à un cocotier, voient passer les beaux messieurs et les jolies dames, habillés en Armani et en Prada, et les montrent du doigt en se gaussant. Ils travaillent juste de quoi vivre et somnoler pendant trois jours, puis recommencent... Il en est de même pour les pauvres culturels absolus qui eux sont bien souvent économiquement riches, et qui se moquent de ceux qui, péniblement, essayent d'accéder aux nobles sphères de l'art et des lettres. Ils répètent d'un air entendu " la culture ça ne se mange pas en salade", ou encore "la culture à quoi bon gaspiller son temps? On jouit ou on se divertit, un morceau de musique, un tableau, un poème, qui exigent pour être compris, un effort, ne valent rien. Et qu'est-ce que ça signifie comprendre? Y a rien à comprendre, faut aimer. L'art ce n'est pas des mathématiques, on jouit où pas, on aime où on n'aime pas. A-t-on besoin d'aller à l'école pour aimer un beau coucher de soleil, pour apprécier un tableau impressionniste, un bon morceau de jazz, un tube de Céline Dion? "
La richesse culturelle absolue
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Wednesday, 3 October 2007
Chronique
J'ai déjeuné avec G*** un ami de Poutine et un des meilleurs connaisseurs des équilibres de force en Russie. Il a brossé pour moi et pour X*** un tableau de la Russie actuelle qui en aucun cas ne peut être comparée du point de vue culturel comme politique avec ce que nous connaissons en Europe. C'est justement cette affinité culturelle qui nous trompe comme un mirage. (Que l'on pense à Pavlova, à Petipas, à Tchaikowsky etc... profondément liés à la vie musicale européenne, et en sens inverse, Berlioz et Wagner, qui furent honorés et soutenu par la société de Saint Petersbourg). Les élites européennes qui lisent Gogol ou Dostoiewsky ont l'impression que l'écart entre la Russie et l'Allemagne n'est pas supérieur à celui entre le Danemark et l'Ile de Malte. Or cette similitude ne touche que les classes supérieures et cultivées, décimées par Lénine et par Staline au profit des "barbares". Et ceux là façonnent les mentalités russes et les critères de valeur fondées sur le pouvoir et l'orgueil national.
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Yin et Yang
La dynamique des pôles contraires
Avant de clôturer ces réflexions sur la psychologie des profondeurs je voudrais m'attarder sur le couple anima animus. C'est cet équilibre dynamique entre le yin et le yang, le positif et le négatif, sans cesse mouvant, qui est source de création. La vie est mouvement et tout arrêt dans cette évolution sans fin, entraîne immanquablement une cristallisation de la pensée et éteint le rayonnement de l'être.

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Tuesday, 2 October 2007
Chronique
Management et physique quantique
Au cours d'une consultation sur la grande distribution j'ai esquissé en passant les réflexions de Kevin Bronstein du mois d'Août 2007. A vrai dire je ne voulais pas m'apesantir sur des notions aussi abstraites, alors que mon interlocuteur désirait avoir mon avis sur des sujets beaucoup plus concrets, notamment comment basculer une entreprise orientée amont (définir la gamme en fonction des avantages concédés par le fournisseur) vers l'aval(définir la gamme est les prestations en fonction des besoins réels du client). Le but était de mettre en avant d'une manière exclusive, la satisfaction en prix et en qualité du client, comme dans un de ces marchés de province qui réjouissent leurs chalands par leur accueil, leur enthousiasme et leur compétence. Relisez mon parcours du combattant, de chez Darty à la boutique en face.
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Monday, 1 October 2007
Montagnes russes
La Russie actuelle a hérité de l'époque léniniste-marxiste (que l'on cesse de la nommer période stalinienne, comme si l'on voulait dédouaner les monstruosités de Lénine !), une maîtrise admirable de la désinformation sous toutes ses formes et parée de tous ses pouvoirs. Virus (Lussato), et Power (Greene), deux ouvrages que je cite souvent et que je conseille systématiquement, ont tout écrit là dessus, mais Poutine a accompli le reste.
La psychocomédie de la succession en est un exemple. Poutine nomme un fantoche qu'il sera facile d'évacuer le moment venu, et laisse l'incertitude planer sur la suite, inquiétude savamment entretenue par des discours et des maneuvres imprévisibles. Lorsqu'on essaie de se renseigner, on tombe sur des masses de données spécialisées commentées par soviétologues autoproclamés et on parfait cette Tour de Babel désinformante par la lecture du Monde diplomatique. Ce dont nous avons besoin, cependant, n'est pas davantage de données mais plus de connaissance. Le processus d'exclusion est inséparable de celui de perception et de compréhension et le principe de Russel Ackoff trouve ici sa pleine démonstration : trop d'information tue l'information. Seul un homme sensé et pragmatique peut faire la différence entre le discours académique, celui de soviétologues en chambre, et le compte-rendu réaliste et lucide faisant appel à l'intuition et à la sagacité du lecteur.
L'information
Le plan Poutine d'après le Nouvel Obs.
"Viktor Zoubkov, 66 ans, inconnu des Russes, sera probablement leur prochain président dans six mois" affirme un billet du magazine, reflétant l'opinion de l'intelligentsia.
Vladimir Poutine l'a en effet adoubé comme dauphin officiel.
Les raisons?
1. C'est un fidèle poutinien inaltérable et inoxydable.
2. Il tient la classe politique par sa connaissance des mécanismes de blanchiment de l'argent, qui est sa spécialité. (La connaissance, pas le blanchiment, encore que...)
3. C'est le seul capable de donner confiance dans la lutte contre la corruption, seul thème mobilisateur pour les Russes.
4. En 2012, il aura 70 ans et ne pourra se représenter. Poutine en aura 60 et aura champ libre puisqu'on peut être élu après une période de vacance.
A l'occasion du voyage du président en Russie, la semaine prochaine, j'ai commencé d'esquisser une cartographie des positions politiques et des détenteurs majeurs du pouvoir. En voici une première version à réactualiser au fur et à mesure des surprises ménagées par le Grand Orchestrateur.
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