Thursday, 22 March 2007
Aimez-vous Brahms?
En ce moment je joue deux oeuvres antinomiques: la Sonate K330 de Mozart, dont j'ai esquissé une analyse et un décodage, dans un des articles, les Quatre Ballades Op.10 de Brahms. Je ne connais pas de pièces plus différentes par leur esprit, par leur conception, mais surtout par la nature de l'empathie qu'elles exigent de l'auditeur ... à condition que le pianiste le permette. Car si j'ai insisté sur les distorsions qui affectent la sonate de Mozart; elles ne sont rien en comparaison de celles dont souffrent les ballades.
Si je fais figurer dans le journal ces considérations plutôt destinées au musicien, c'est qu'elles vont à mon sens bien plus loin que la musique, mais qu'elles explorent des régions du psychisme que l'on aborde assez rarement. On y décrit deux attitudes également antinomiques : l'amour du net, chez Mozart, celui du flou chez Brahms. Le Français a toujours aimé la clarté, la retenue, même dans le drame, l'Allemand du XIXe siècle, a été attiré par ce qu'il nomme la Sehnsucht, sentiment qui aujourd'hui a disparu, comme une fleur fragile tuée par la pollution.
Les deux pièces ont pourtant en commun une tristesse insondable, exprimée comme à l'étouffée, et saisissant l'âme de deux jeunes hommes plongés dans des circonstances tragiques. Lorsque Mozart composa la plus dramatique de ses sonates (avec la fantaisie et sonate en do mineur) il se trouvait dans un milieu hostile, à Paris, désemparé et abandonné alors que sa mère se mourait. Cette douleur s'exprima par une oeuvre feutrée, avec de longues plages de fausse légèreté et des irruptions soudaines contrastant par leur violence et leur dureté. Dans ce contraste violent, réside le drame latent, étouffé par les pianistes, qui jouent les deux mouvement extrêmes; soit uniformément clairs et légers (mozartien!), soit
tout aussi uniment fort et brutal comme Emil Guilels.
Les circonstances qui virent naître les Ballades Op.10 ne sont pas moins perturbantes pour le jeune homme d'une vingtaine d'années qui avait été accueilli par le couple Schumann. Des sentiments violents s'affrontaient : un amour plus ou moins platonique, une sensualité et un désir passionné, exacerbés par la folie qui s'emparait du pauvre Robert, la nécessité de refouler ces passions. On n'est pas très loin de cette sourde ambiguïté, si bien décrite par Stefan Zweig dans La Confusion des sentiments. On y retrouve le trio : la femme respectée et adorée, le mari admirable initiateur, cachant une homosexualité qui le taraude, le jeune étudiant sensible et passionné hébergé par le couple. Certes Schumann n'était pas affecté par ce qui alors était considéré comme une tare, il sombrait dans la démence, mais il reste que le triangle fatal sera le même. L'épilogue aussi. Dans le roman de Zweig, le jeune homme part pour ne jamais revenir. Au contraire, la liaison entre Johannes et Clara, durera toute une vie. Mais en réalité le jeune Brahms, après la mort de Schumann, dont il exprimera le deuil dans son premier concerto pour piano et orchestre, cet ange blond, beau comme un ange qu'admirait Robert, partira à jamais. Il sera remplacé par un barbu ventripotent, bougon, renfermé, qui jamais ne se mariera, et qui essayera d'étouffer définitivement l'esprit des Ballades sous un classicisme impitoyable qui fera de lui l'héritier de Beethoven. Ce n'est que vers la fin de sa vie, que les sentiments réprimés surgiront comme des effusions intolérables dans ce mélange de douceur et d'amertume, le zart-bitter, cette nostalgie pour ce qui ne peut exister, propre au post romantisme allemand.
Je viens de voir un film admirable qui a obtenu quatre Oscar mérités, dont celui de la meilleure interprétation féminine à Marina Hands, : Lady Chatterley. On y rencontre le même trio : un couple qu'une passion muette rapproche, un mari infirme. Mais dans le premier roman érotique et sensible, ce qui chez Brahms relève du non-dit, est libéré dans l'effusion d'une épiphanie charnelle. Aujourd'hui, dans notre XXIe siècle, où tous les transports sexuels sont étalés, non seulement permis mais naturels, il est difficile d'imaginer ce qui pouvait troubler le jeune Brahms, le pousser à composer, ce qui restera unique dans son oeuvre, et qui ne reviendra jamais. De même que la sonate de Mozart, la K330, restera également une confidence exceptionnelle dans son oeuvre.
En préparation, une analyse des Quatre Ballades Op 10 de Brahms, à propos du "Chant de Hellewijn" (Contes et légendes).
Tuesday, 20 March 2007
Le troisième homme, L'immobilisme en marche?
On m'a reproché de ne pas avoir donné mon avis sur François Bayrou. C'est que ses caractéristiques sont moins marquées que celles du "père Sarko" et de "la mère Ségo". 'Et puis, il est difficile d'ajouter quoi que ce soit après les commentaires des experts en politique et des gens comme vous et moi, que j'ai pu interroger. Les opinions se patagent en deux catégories bien tranchées. Les uns parlent de paralysie, de démagogie, de stratégie fourre-tout etc. Leur argument principal repose sur la croyance que l'on ne peut rassembler en un même gouvernement des hommes non seulement de convictions antagonistes, mais pis encore, d'une conception opposée sur la manière de les exprimer.
Les autres, se fondent sur la conviction que les Français en ont assez de l'affrontement gauche droite, plus fantasmatique que réel, Chirac ayant fait une politique point radicalement différente qu'un Mitterrand, si l'on en juge par les résultats. S'ajoute la peur du changement, de gauche ou de droite, et la tentation du balancier. Après tout les Français n'étaient pas si mécontents de la cohabitation forcée Chirac-Jospin.
A cela il faut ajouter des échos très favorables à Bayrou. Partout où il a parlé, il a fait un tabac, que ce soit chez les "petites gens" de Force de la Terre ou l'élite prétentieuse de Médusa. Il a parlé devant des jeunes des écoles de commerce, pourtant théoriquement proches de Sarkozy, et a emporté leur conviction. On a trouvé son discours pondéré, pragmatique, proche du terrain d'où il sort (le Bearn, symbole de la France profonde). Il apparaît comme indemne des intrigues et des appareils partisans, un homme nouveau. Enfin, c'est un homme de culture et de taille (physique) présidentielle, d'apparence rassurante, paternelle et quasi paysanne, un bon représentant de la France profonde, comme du milieu des instituteurs. Il incarne donc un espoir pour bon nombre de Français.
Ce dont tous sont convaincus, moi compris, c'est que s'il parvient au deuxième tour, il sera président.
L'issue du premier tour sera donc très instructive sur l'état d'esprit et les tendances profondes des Français.
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Modifications
Emmanuel Dyan m'a suggéré de remplacer le titre "le bloc-notes de Bruno Lussato" monotone et dépourvu d'utilité, par "le journal du ..." . La date offre un repère commode et on sait bien qu'il ne s'agit pas de France-Soir, mais du journal où votre serviteur note à votre intention, ses réflexions ou ses réactions aux évènements récents.
Une autre modification consiste à ne faire figurer dans l'introduction que les paragraphes initiaux, en réservant la suite dans le corps du billet.
Comment jouer Mozart. Le témoignage de Horowitz
Il complète et confirme mes réflexions sur la désinformation qui touche les sonates de piano de Mozart. Je soutenais dans mon introduction et discographie que ces sonates souffrent, quel que soit le talent du pianiste, d'un aplatissement des contrastes, souvent violents de la partition, de la déformation arbitraire des signes de liaison et des soufflets, de tempi souvent étirés dans les mouvements lents et excessivement rapides dans les autres. On remarque aussi une répugnance à exprimer ses sentiments. De peur de tomber dans un romantisme démodé, on tombe dans l'excès inverse.
L'immobilisme est en marche. Comment l'arrêter?
Inspirée d'une boutade d'Edgar Faure à propos des centristes, cette formule que pourrait s'appliquer à un certain candidat, dépasse de loin la polémique électorale. Elle pose le problème du compromis politique propre à la civilisation occidentale. L'ouvrage de référence The West and the Rest, de Roger Scruton (ISD books, 2002) oppose l'occident fondé sur une culture de compromis et de la négociation et "le reste" (notamment l'Islamisme) qui distingue la Maison de la soumission, le dar al-Islam, et la maison de la Guerre, le dar-al harb. Son analyse est apparentée à celle de Huntington en ce qu'elle nie toute possibilité de conciliation entre deux systèmes s'excluant mutuellement. Le problème peut être transposé au sein de la campagne électorale française, où ces logiques conflictuelles s'affrontent.
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Monday, 19 March 2007
Des bruits et des couleurs...
on ne discute pas, c'est bien connu.
Je suis allé, dimanche, à la séance de midi, voir La môme. Je ne suis pas qualifié pour donner mon avis sur ce film, n'étant ni cinéphile, ni particulièrement attiré par la chanson de variétés. Il est évident que j'apprécie Edith Piaf, comme Charles Trenet ou Georges Brassens. Il faudrait être sourd ou sans âme pour être insensible aux chansons de ces artistes. Mais ce n'est pas de cela que je veux vous entretenir mais précisément de la surdité et de l'âme.
Je suis un peu sourd. l'âge, plus d'un demi-siècle de pratique constante du piano, une prédisposition héréditaire, expliquent cela. On me reproche d'ailleurs, de trop "monter le son de la télé". Mais totalement sourd, j'ai failli le devenir en sortant de ce film, une deli-heure avant la fin. Mes amis se sentaient mal : qui des bourdonnements, qui des vertiges, ou encore de l'oppression, mais n'osaient pas le dire. La salle du Gaumont Elysées était prestigieuse, mais aucun bruit de bagarre, aucune clameur, aucun hurlement ne nous a été épargné. L'apothéose fut le choc de la voiture qui transportait Edith Piaf et qui l'expédia à l'hopital. L'explosion sonore qui accompagnait les images fugurantes de l'accident, fut sans doute encore plus vraie que nature. De quoi faire grimper les taux d'insuline et accroître la fidélisation de l'assistance.
Il est admis qu'aux approches de 90 décibels, une hécatombe de connexions neuronales se produit, et que les femmes enceintes risquent de mettre au monde des enfants qui seront mal entendant à l'âge de quarante ans. J'ai demandé à un charmant jeune homme inquiet de nous voir quitter la séance, et qui devait manager les relations publiques, la raison de ce vacarme. Il nous répondit avec prudence, étant lié par le devoir de réserve, que les distributeurs l'imposaient et que si, comme le demandaient les spectateurs, on baissait le niveau sonore, les dialogues devenaient inaudibles. Depuis deux ans environ, la tendance est à pousser le son, car les jeunes deviennent sourds, agressés continuellement par la musique téléchargée qui se déverse dans leurs tympans. Pourtant, objecté-je, on n'est pas assourdis lorsqu'on va à l'Opera, où il y a une centaine d'instruments et autant de choristes. - C'est un autre niveau d'acoustique, d'oeuvre, de public - soupira-t-il. Puis il se tut. Le devoir de réserve...
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Sunday, 18 March 2007
A-t-on le droit de tout dévoiler?
L’Entretien et le problème du mal
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Ce texte est extrait des commentaires du travail désigné par Apocalypsis cum Figuris ou pour faire court, L'Entretien.
Le signet vert, indique qu'il s'agit d'une création personnelle et en particulier l'Entretien (signal noir). Or le but de ce blog n'est pas de faire connaître des ouvrages qui ont été refusés par un éditeur. La raison pour laquelle je me suis décidé à lancer sur l'Internet, des séquences composées dans la clandestinité et destinées à le rester, est que d'une part l'Entretien est légitimé par son admission au saint des saints de la Bibliothèque Nationale de France, d'autre part parce que l' Internet et l'Hypertexte multimédia, sont le moyen naturel d'expression de cet hybride monstrueux. Parmi les raisons qui ont motivé mon refus d'éditer ce travail, on trouve, outre une structure inadaptée à l'impression, la répugnance de publier des passages insoutenables de violence et de cruauté, ce que Elisabeh Costello désigne par le mot "obscène".
Contrairement à l'usage courant, l'obscénité n'est pas nécessairement associée à la pornographie. Une grande partie de la production artistique du XXIe siècle relève de cette catégorie, notamment les oeuvres de McCarthy et de Tracy min. Mais au sens de Costello, les nombreux récits sur la torture de l'armée française qui abondent dans les rayons de la FNAC, les images complaisamment diffusées sur les sévices sexuels perpétrés en Irak par des soldats américains, la vision d'enfants décharnés, le ventre gonflé, qu'on nous sert à l'heure du déjeuner, cotoyant la publicité des détergents pour WC, tout ce tout à l'égoût, peut être décrit par son effet nauséeux comme obscène. Voici donc des extraits d'une analyse de Dewitte sur le livre de West, commenté par Costello, inventée par Coetzee.
*** Parmi les problèmes que me pose L'Entretien, ceux qui suscitent le plus de doutes sur l'opportunité de diffuser cet étrange hybride, se trouvent la recherche de la structure qui permette d'organiser ce qui n'est encore que des fragments épars, et, pour les séquences scabreuses relatives à la torture, la légitimité morale d'écrire l'innommable, l'obscène, ce que l'on peut considérer comme le Mal Absolu.
Parmi les influences nombreuses qui ont impregné L'Entretien on doit ajouter à L'Apocalypse de Jean, et celle d'Adrian Leverkuhn : Apocalypsis cum Figuris, (encore une mise en abyme), deux des ouvrages de J.M.Coetzee. Le premier « Waiting for the Barbarians», j'en ai pris connaissance voici quelques décennies, lors de l'un de mes voyages à New York. Le second ouvrage Elisabeth Costello, Eight Lessons a inspiré le titre de Virus : Kevin Bronstein, Eight Lessons. * (L'infortuné Kevin Bronstein a été limogé par mon éditeur qui a préféré le remplacer par le mien pour des raisons commerciales).
Mais c'est surtout l'analyse qui en est faite par Dewitte qui m'a révélé les liens souterrains qui existent entre la Weltanschaung du prix Nobel et la démarche qui a présidé à l'élaboration des séquences apocalyptiques de L'Entretien.
Première similitude : le procédé de la mise en abyme, bien expliqué par Dewitte dans son article dans Esprit. Hitler a commandé une séance de torture et sa parole a été transmise au bourreau, dont les actes et les paroles ont été rapportées par l'écrivain Paul West, et qui ont suscité des réactions horrifiées chez l'écrivain Elisabeth Costello, réactions décrites par J.M. Coetzee dont le livre est commenté par Dewitte. Ainsi que ce dernier le fait remarquer, tout l'ensemble est apocryphe. Rien ne permet de supposer que cela s'est bien passé comme l'affirme l'écrivain imaginaire West, cité par la non moins imaginaire Costello. Le problème du Mal tel qu'il est analysé par Costello est-il central pour Coetzee? Sans doute puisqu'on le trouve dans Waiting for the Barbarians, un de ses premiers ouvrages, alors qu'Elisabeth Costello, Eight Lessons est le dernier au moment où j'écris ces lignes. Or dans L'Entretien, le procédé de mise en abyme, d'autocitation et de simulacre est dominant : les séquences les plus dures proviennent de témoignages recueillis par le Président Johäntgen ou font l'objet de livres initiatiques purement imaginaires bien que puisant leur matériau dans la réalité.
Seconde similitude : La fréquence des séquences très crues, pis même que crues, carrément obscènes, au sens où l'entend Elisabeth Costello. Cependant ma réticence à publier ces textes sulfureux n'est pas morale mais esthétique. Je pense qu'en écrivant les récits et les corpus réunis sous le signe du Minotaure*, ( Minotaure est une secte criminelle utilisant les pires abominations pour soumettre ses victimes) je réveille peut-être des démons, mais après tout ils sont relativement inoffensifs dans la mesure où les faits sont imaginaires, contrairement aux événements relatés par Paul West. On ne viole donc l'intimité de personne.
Non, ma réticence provient du fait que lorsque l'on franchit les limites de ce qu'on nomme la décence ou la mesure, il faut lester la nitroglycérine par du sable pour en faire de la dynamite, ce qui a valu à Alfred Nobel sa fortune et sa gloire. Le comique non lesté vire à la farce. L'horreur non compensée par une forte structuration esthétique, tourne au Grand Guignol. La description de l'acte sexuel sous n'importe laquelle de ses formes vire à la pornographie si la qualité du texte en est absente.
Mais le danger guette surtout les séquences maudites, communes à Paul West et à Minotaure : elles combinent en effet tous les ingrédients qui risquent de susciter l'obscène et qui pour Costello constitue l'essence du Mal absolu. On y trouve en effet de la farce, de l'horreur, les perversions sexuelles les plus atroces, et pour terminer une absence totale de catharsis et de compassion. Si l'on veut éviter de tomber dans l'obscène esthétique, il faut réellement faire preuve d'une considérable imagination et d'une minutie dans la composition qui puissent en elles-même, par un sentiment de beauté formelle, et d'étonnement constant, compenser ce qu'il y a d'insoutenable dans le récit.
Dans tous les cas, la question qui se pose et que pose Costello, est identique : faut-il publier certaines choses? Le mot ne peut-il être actif, autonome, agissant par lui même comme un totem ou un fétiche? Répondre comme Costello, par l'affirmative, est selon le point de vue où l'on se place, soit céder à la pensée magique et commettre une erreur épistémologique, soit constater avec les Foucault et les Derrida, que le mot est la chose, ce qui est aussi le point de vue des bourreaux, lorsqu'ils inscrivent, à l'instar du tortionnaire de La Colonie Pénitentiaire de Kafka, le verbe dans la chair. Les commentaires qui suivent ont pour but d'essayer de dégager plus précisément les liens entre Coetzee et moi, ou plus exactement entre Costello et le MOI, principal protagoniste de cet Entretien aussi imaginaire que celui qui sépare Costello de West et sans doute aussi de Coetzee lui-même. Nous conseillons vivement de lire l'ouvrage de Coetzee, et de vous reporter à la perspicace analyse de Jacques Devitte, dont nous livrons ici de larges extraits. Nous avons essayé de faire court, mais dans son article, tout méritait d'être cité. Il s'agit d'un des décodages qui m'ont le plus impressionné.
*** Le Problème du Mal d’après Coetzee
Commenté et analysé par Jacques Dewitte
Depuis longtemps, je suis d'avis (opinion de plus en plus négligée , si ce n'est raillée par la presse et la télévision, aussi bien que dans la litterature) qu'il existe une limite infranchissable à ce que l'on a le droit de dire aux hommes sur l'homme.
Gustaw Herling
Dans "The Problem of Evil" (...), la sixième "leçon" du livre, Elisabeth Costello...se trouve sous "l'envoûtement maléfique"(p.157) d'un livre qu'elle vient de lire et qui ne cesse de la hanter : The Very Rich Hours of Count von Stauffenberg" (...) de l'écrivain anglais Paul West, consacré cet épisode historique : la conspiration des officiers allemands qui a débouché sur l'attentat manqué contren Hitler du 20 Juillet 1944. L'auteur nous est-il dit, s'est longuement étendu, de manière très réaliste, sur les circonstances abjectes de l'exécution des conjurés et sur les paroles adressées à ceux-ci par le bourreau. À nouveau, il s'agit évidemment d'un roman imaginaire, inventé de toutes pièces par Coetzee, mais qu'avec son art littéraire magistral, il impose à notre attention. Ce livre acquiert, au fil du récit, une réalité et une consistance équivalente, si ce n'est supérieure, à celle de livres réellement existants et on finit par oublier qu'il est imaginaire (on se surprendrait presque à le commander à son libraire pour compléter sa bibliothèque).
Elisabeth Costello a lu ce livre, et surtout les chapitres portant sur l'exécution, dans un état d'esprit ambivalent, partagée entre un sentiment d'excitation et de répulsion. À la fin elle s'est sentie malade... "Écoeurée du spectacle, écœurée d'elle-même, écœurée d'un monde où de telles choses ont lieu". Elle aurait préféré ne l'avoir jamais lu et aurait souhaité que l'auteur ne l'eût jamais écrit. ... Elle a le sentiment que, par son récit, West a redonné vie à Hitler... qu'il a a fait revivre un Mal radical qu'il aurait mieux valu laisser enfoui. (p8).
"Obscène! Voulait-elle crier, mais elle ne l'a pas fait, parce qu'elle ne savait pas à qui ce mot aurait dû être lancé : à elle-même, à West, au comité des anges qui regardent tout ce qui se passe" (p.158-159)
Ce qui était obscène, c'était d'abord l'abjectation (sic) des actes commis à l'encontre des conjurés du 20 Juillet 1944. Hitler, qui voulait que sa vengeance fût complète, avait exigé qu'ils fussent torturés et rabaissés, qu'on ne leur fît grâce d'aucune souffrance ni d'aucune humiliation. et c'est ce dont le bourreau s'est acquitté au delà de toute attente, jubilant dans son rôle et accablant ses futures victimes des sarcasmes les plus crus, leur décrivant quelle sera la déchéance prochaine de leur corps, lorsqu'ils seront épouvantés par leur supplice tout proche.
À cette première obscénité, celle des actes commis, en succède une seconde, celle du récit qu'en donne Paul West. Il se produit donc une contagion, un glissement allant de l'obscénité des événements et des actes à celle du récit qui les relate, de la chose aux mots qui la disent. Les mots ne demeurent pas indemnes de l'obscurité qu'ils décrivent ; ils sont comme contaminés eux-mêmes par celle-ci. Et c'est surtout cette seconde obscénité - cette obscénité au second degré qui a indigné Elisabeth Costello.
"Obscène. Voilà le mot... Elle choisit de croire qu'obscène signifie hors scène. Pour sauver notre humanité, certaines choses que nous pourrions désirer voir ... doivent rester hors scène. " (p.168-169)
(Costello) considère que la vraie piété ne consiste pas à violer rétrospectivement l'intimité des suppliciés, mais à s'interdire d'entrer dans de tels lieux qui ont été le théâtre de l'horreur.
Il est difficile aujourd'hui de croire en l'existence de Dieu, assurément, mais il est plus difficile de ne pas croire en l'existence du diable. Aleksander Wat, in "la clé et le croc" cité par Wojcicech Karpinski, Ces livres de grand chemin, Ed. Noir et Blanc, 1992.
"... les pages que West donne au bourreau, au boucher, (...) une voix, lui autorisant ses sarcasmes crus, plus que crus, innommables envers les hommes âgés et tremblants qu'il est sur le point de tuer, des sarcasmes sur la manière dont leurs corps vont les trahir lorsqu'ils s'agiteront au bout de la corde. C'est terrible, terrible au delà des mots ; terrible qu'un tel homme ait pu exister, et plus terrible encore qu'il ait pu être tiré de sa tombe..".(p.168)
Ce tortionnaire décrit par West a éprouvé un malin plaisir non seulement à faire souffrir ses victimes, mais à leur dépeindre d'avance ce qu'il allait leur infliger et à se moquer de leur prochaine déchéance physique. Il ne pouvait pas se contenter de les torturer, il lui fallait encore leur dire, c'est à dire leur signifier par des mots, ce qu'il allait leur infliger, en en tirant ainsi une jubilation supplémentaire. ... Ce redoublement langagier de l'expérience vécue se manifeste notamment dans le besoin impérieux qu'ont les amoureux de se dire leur amour par des mots ou des symboles, mais aussi, comme c'est le cas ici, dans des paroles de dérision féroce venant redoubler la simple violence physique - de sorte que ce trait proprement humain prend ici une tournure véritablement diabolique.
(D’où vient l'énergie à la fois froide et brûlante du bourreau?) "Dans ses sarcasmes dirigés contre les hommes qui allaient mourir de sa main, il y avait une énergie lubrique, une énergie obscène qui excédait son mandat... "
Dire que cette énergie est "satanique" revient à supposer qu'elle émanait d'une source extérieure, située dans une substance du Mal... et pouvant ensuite se propager de Hitler au bourreau... mais aussi de Paul West lui-même puisque ces sarcasmes étaient manifestement de son cru.
Pour que le phénomène du Mal se produise... il faut le concours de deux ingrédients, la rencontre de deux facteurs. D'une part une source extérieure et préexistante et, d'autre part, les occasions par lesquelles un Mal dormant ou latent se réveille, redevient actif et réel... tel est le sens des différentes images qui parsèment le récit... celle de ces germes parasites que l'on porte en soi toute sa vie sans le savoir et sans qu'ils ne deviennent jamais actif.
J.M. Coetzee. Le problème du Mal.
Analyse de Jacques Dewitte in. Esprit, Juin 2004, Paris.
L'information derrière l'information derrière l'information
Cette formule sybilline cache un des processus les plus pervers de désinformation. Le "cas Angoulème" en est un exemple que j'ai choisi dans ce but, et pendant que je le complétais la confirmation de s'est pas faite attendre, un internaute m'apostrophait : " Vous allez vous attirer des ennuis avec votre condamnation de l'islamisme! Ce tract n'est qu'une provocation."
A sa grande confusion je lui fis constater que le titre de l'article était précisément "une provocation d'extrême droite" et que mon propos était précisément de mettre en garde le citoyen contre de genre de désinformation. Je lui demandai alors à quoi il attribuait cette lecture grossièrement désinformée. Il me répondit en hésitant qu'il n'avait pas bien lu l'article, il l'avait survolé, comme tout internaute... Il bafouillait, un peu honteux.
Mais ce "mal perçu" était trop marqué pour qu'il relève uniquement de la distraction. Le titre était affiché dans de gros caractères gras et très visible. Que s'était--il passé? C'est qu'un virus, un véritable bug, a contaminé son circuit de communication, à son insu, mais non dépourvu d'intentionnalité. Ce virus a tout simplement inversé la phrase en remplaçant provocation d'extrême droite par provocation islamiste.
D'où provenait donc ce message que l'on peut en schématisant décrire comme donnant raison au tract. Autrement dit, le contenu du tract dominait celui de l'article, comme une tache d'humidité finit par transparaître derrière un mur fraîchement peint. Or cet article mettait à jour une structure à trois niveaux des propos insultants.
L'information de surface, ou enveloppe, était un brulôt de haine fanatique conforme à l'idée qu'on se fait des islamistes radicaux.
Derrière cette information, se cache une autre information. Elle révèle la volonté d'utiliser le message pour susciter une réaction de répulsion et d'indignation contre les fanatiques, en escomptant cependant que par contamination, sous l'effet de la passion véhiculée par l'information de surface, on ferait l'amalgame avec les musulmans dans leur ensemble. On peut attribuer cette information derrière l'information à des groupuscules d'extrême droite.
Mais par une étrange inversion, une partie du message provocateur, par sa violence et sa congruence avec certains évènements spectaculaires, largement évoqués pendant la campagne électorale, finit par dominer et s'imposer.
On connait le mécanisme pervers, utilisé bien souvent par certains organes de presse, et qui consiste à rectifier certaines désinformations hurlées dans la une, en communicant l'information "claire" dans un entrefilet dans la quatrième page. Un procédé similaire consiste à affirmer solennellement qu'on n'a jamais déclaré que notre adversaire est un pédophile et un être corrompu, que ce ne sont sans doute que des rumeurs, et qu'aucune preuve concrète n'a été avancée dans ce sens. La connotation "il n'y a pas de fumée sans feu" est sous-jacente.
Dans le cas de l'affaire d'Angoulème, certes, la réfutation du tract, à la fois comme étant une provocation et un texte raciste ignoble quelque soit son intention, équilibre largement le message perturbant. Mais émotionnellement, le poids de la raison qui l'emporte dans l'analyse, ne vaut que celui de l'entrefilet de quatrième page dans le journal. Que faut-il donc faire?
On retrouve cette problématique dans le chapitre d'un roman du prix Nobel Coetzee (Elisabeth Costello, Eight Lessons) , intitulé Le problème du Mal. L'auteur émet l'opinion qu'il faut taire certaines informations. Par exemple en décrivant les tortures subies par les conjurés de l'attentat contre Hitler, on les tue une seconde fois, et on excite les forces du mal qui s'échappent de la boite de Pandore. Ces forces acquièrent une autonomie ,mystérieuse, et comme les spores de la désinformation, véhiculés par le vent électronique, elles contaminent les esprits. Un jour, si les circonstances s'y prêtent, les spores se développeront et nous envahiront.
De mpême on pourrait prétendre que, comme mon internaute, les visiteurs de cette aire interdite, ne pourront en sortir indemne. En dépit de tout les postulats barbares, s'inscriront dans leur inconscient , provoquant chez le plus grand nombre des réactions d'indignation ou simplement de malaise, et chez d'autres, un assentiment hnteux et caché, qui à la faveur d'une crise grave pourront balayer la raison.
Que faut-il donc faire? Supprimer le cas, Angoulème, ou simplement le faire précéder par le signal rouge, équivalent du carré blanc destiné aux enfants de la télévision? J'aimerai avoir votre avis. Je ne connais pas la réponse. Evidemment, vous l'avez compris, ce n'est pas le fait divers, somme toute marginal qui importe dans cet article, mais la mise en évidence des processus à triple détente qui rendent la désinformation si efficace.
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